Les Amazones de Bohême

AmazonesVIIIe siècle : Libuse, princesse de Bohême, rentre chez elle après une visite chez son puissant voisin. À quelques journées de marche de sa forteresse, son convoi est attaqué par une bande de pillards. Tout semble perdu lorsque des inconnus volent au secours de Libuse et de son escorte. À leur tête, un grand gaillard qui paraît invincible et qui ne mâche pas ses mots. Un grand gaillard qui se révèle femme : Wlasta.
Wlasta et ses guerrières entrent au service de la princesse. Elles composeront sa garde personnelle. Libuse n’est pas une princesse comme les autres : révolutionnaire, féministe avant l’heure, prophétesse et rusée, elle a imposé dans son royaume l’égalité entre les sexes et aboli l’esclavage. Par surcroît, elle envisage l’éducation pour tous. À cet effet, elle accepte la présence en sa cour de deux moines chrétiens.
Tant de réformes provoquent évidemment une forte opposition des chefs de guerre qu’elle gouverne. Et quand Libuse meurt, les guerrières sont sommées par les hommes d’abandonner leurs armes et leur statut conquis de haute lutte, ou de quitter la forteresse.
Elle partent et bâtissent un fort, Dievin, où elles poursuivent l’œuvre de Libuse. Dès lors, c’est la guerre : la force contre la ruse, l’éducation contre l’esclavage. Mais aussi l’amour libre comme marque de liberté, la sensualité comme défi à la violence et à l’obscurantisme.

Épique, ce roman dresse le portrait de ces farouches révolutionnaires que furent les légendaires amazones de Bohême. Sensuel, généreux, il montre les obstacles dressés par le cœur comme par la raison sur le chemin de la liberté. Historique, enfin, il retrace les luttes à travers l’Europe au moment où le christianisme étend son influence.

 

Amazones – entretien

Comment avez-vous eu l’idée de ce sujet ?
En écrivant un texte sur les amazones pour accompagner un très beau portfolio du peintre-illustrateur Philip Caza. Au cours de mes recherches, j’ai découvert cette extraordinaire histoire d’une princesse régnant au VIIIe siècle en Bohême. Cette princesse, Libuse (ou Libussa), bouleverse toutes les conventions de son époque en s’entourant d’une garde de filles.
Prophétesse, elle prédit la création et le futur rayonnement de Prague. L’histoire de cette étonnante figure – dont il est difficile de démêler la part légendaire de la part historique – accompagne les grands mouvements nationalistes de l’histoire des Tchèques. Ainsi, Edouard Benes, le 22 septembre 1938, en pleine crise de Munich, s’exprime dans ces termes face au danger allemand : « Ne craignez pas pour la nation ou pour l’État dont les racines sont solides et profondes. Pensez à la prophétie de la princesse Libuse qui a dit : ma chère patrie tchèque ne mourra jamais. »

Vos personnages sont donc profondément enracinés dans la mémoire des Tchèques.
Et même dans leur conscience nationale ! Libuse et Wlasta, la capitaine de sa garde féminine, ont fait l’objet de nombreuses œuvres artistiques – littéraires, musicales (beaucoup d’opéras), ou picturales. En Allemagne, le nom de Libussa est assez populaire pour désigner des organismes féministes, lesbiens ou gays. En France, l’histoire de Libuse et Wlasta a été peu explorée, si l’on excepte un livre de Christiane Singer paru chez Albin Michel en 1981. On en trouve cependant mention dans l’œuvre d’une philosophe française du XVIIe siècle, féministe avant la lettre, Gabrielle Suchon (Petit traité de la faiblesse…). Voici comment elle raconte l’histoire :
« Lybusse, fille de Cracus, le second roi de Bohême (…) Cette incomparable princesse gouverna longtemps en qualité de reine. Elle était seule maîtresse de ses États et rendait la justice à ses sujets avec tant d’équité qu’elle fut exposée à l’envie des hommes. Ceux-ci, ne pouvant supporter tant de perfection chez une fille, dont la domination leur était extrêmement à charge, la contraignirent à se marier et à partager sa puissance pour contenter l’injuste caprice des grands de son royaume. Mais comme cette condition n’était pas conforme à son humeur, elle mourut peu d’années après son mariage (…) Valasque, l’une de ses favorites, ayant assemblé toutes les femmes et les filles qu’elle put, leur parla de cette manière : “ (…) si vous voulez me suivre et prendre les armes, je vous promets que nous aurons la puissance et l’autorité entières. ” Chacune ayant prêté serment de fidélité contre ceux du premier sexe, elles firent vaillamment la guerre, tuèrent les premiers qui se présentèrent et se mirent en état de vivre comme les anciennes amazones qui florissaient du temps d’Alexandre le Grand. Primislaus, roi de Bohême, ne put les vaincre que par fourberie et par surprise, mais jamais par force et en bataille rangée. »

Le personnage de Libuse est d’une modernité et d’une actualité inouïes. Il est difficile d’imaginer une telle révolutionnaire au VIIIe siècle.
Libuse est une authentique figure de révolutionnaire. Il n’est pas difficile de l’imaginer en fine stratège, parvenant à imposer beaucoup aux hommes qu’elle gouverne, comme la fin de l’esclavage ou de l’oppression des femmes. Ni de penser qu’elle avait compris la nécessité d’une éducation pour tous, et tentait d’anticiper les manœuvres de conquête de son trop puissant voisin, Charles. Si elle accepte que des moines chrétiens viennent évangéliser chez elle, c’est pour des raisons purement politiques, qui lui garantissent, au moins pour un temps, la paix avec le futur empereur. Historiquement, les Tchèques furent de fait épargnés par Charlemagne, qui se contenta de leur faire payer tribut.

Elle meurt jeune. Mais on peut se demander si son projet aurait résisté longtemps.
Elle était confrontée à une opposition très forte puisqu’elle avait dû épouser Premysl, le fameux prince-paysan fondateur de la dynastie des Premyslides. À la mort de Libuse, ce prince veut obliger les guerrières et Wlasta à retrouver cette condition de filles dont elles étaient indûment sorties. Mais elles ont pris goût à la liberté et ne veulent plus accepter la domination des hommes. Elles fondent une micro-démocratie indépendante, avec un conseil élu. Elles bâtissent un fort, Dievin (« le château des jeunes filles »), poursuivent le travail de Libuse en édictant des lois fidèles à l’esprit de liberté, d’indépendance et d’égalité qui caractérisait le règne de la princesse. Chose intolérable pour le prince de Bohême, elles tiennent cour de justice, et… elles ont inversé les rôles sexuels traditionnels : désormais, ce sont les femmes qui portent les armes et choisissent leurs époux.

Cette utopie peut-elle se transformer en réalité durable ?
Bien entendu, le prince de Bohême ne peut en aucun cas supporter cette rivalité inattendue. La diplomatie ayant échoué, il envoie un corps d’armée contre les rebelles. Ses guerriers sont défaits. Wlasta paraît la plus forte. Elle a la réputation de « porter partout la terreur ». Elle règne depuis huit ans quand le duc marche contre Dievin. Les amazones qui refusent de se rendre sont massacrées.

Votre roman explore deux pistes : l’intimité, avec des personnages finement travaillés, et l’Histoire.
La plupart de mes livres sont des hymnes à la résistance contre toutes les formes d’oppression. Évidemment, je me suis enflammée pour l’histoire de ces filles qui défendent leur liberté les armes à la main. La société qu’elles bâtissent est hors norme, et malgré la violence qui sous-tend tout le roman, la tendresse et la solidarité prédominent. La sensualité est omniprésente : libres, ces femmes choisissent leurs amours. Et le contexte historique où s’installe leur révolte est passionnant. Le roi Charles est tout près de devenir Charlemagne, et il est assez fascinant de montrer comment la christianisation a pu lui servir de moteur et de prétexte à bâtir son empire.

On voit en effet, en constante toile de fond, les bouleversements de l’organisation géopolitique qui prévalait alors.
À l’époque, deux mondes s’affrontent : celui des « barbares » et celui des « civilisés ». Il était intéressant de montrer Libuse en politique avisée, capable de jouer subtilement des tensions entre les uns et les autres afin de maintenir l’indépendance de la Bohême. Plus brutale, mais pas moins intelligente, Wlasta s’appuie sur le savoir des moines pour éduquer le peuple et gagner sa fidélité. Cependant, la lutte est perdue d’avance : dès le début du siècle suivant, les filles ont bel et bien retrouvé leurs jupes et le cortège d’obligations qui les accompagnent. Mais la bannière du Christ, elle, flotte sur la Bohême.