l’Amie-nuit

lAmie-nuit-couvertureCo-réalisé avec Henri Lehalle dans nos toutes jeunes années, l’Amie-nuit est un fruit né du choc des photos que nous prenions alors et de la bouillante lave de mots que ces images suscitaient. Ce recueil aurait dû voir le jour en 1974 si la censure n’avait eu raison d’Éric Losfeld, un éditeur hors-normes qui publiait Barbarella, Emmanuelle, La Cause du Peuple et les situationnistes… Aujourd’hui, où se resserrent de nouveau les espaces de liberté, il a trouvé de nouveaux fous d’édition, tout aussi atypiques et rebelles, qui lui permettent enfin de sortir de son long sommeil.

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Une initiative à soutenir ardemment…

 

Lucie Chenu

Au début des années 70, Joëlle Wintrebert et Henri Lehalle conçurent un projet fou, pour l’époque – et guère plus raisonnable maintenant. Un ensemble de textes, où l’on reconnaît la plume délicate et sensuelle de Joëlle Wintrebert, et de photographies (en noir & blanc !) de corps dénudés (ou non), dans des lieux magiques, de roc d’arbres et de mer. Cet ouvrage aurait dû être publié par Éric Losfeld (l’éditeur de Barbarella et d’Emmanuelle, mais aussi de Sternberg et Ionesco, de La Cause du peuple ou des situationnistes) qui lui trouvait un petit quelque chose de Rimbaud. Hélas, les aléas éditoriaux subis par Losfeld en ont empêché la parution. L’Amie-nuit s’est alors assoupie pour quelques décennies dans un tiroir, jusqu’à ce que la-cOOp.org décide de la réveiller.

Quatre modèles (dont principalement les co-auteurs) et des paysages magnifiques pour des photographies à la fois attirantes et inquiétantes. En face d’elles, des textes poétiques qui flirtent avec le fantastique et les métaphores. Certains débutent sagement et débouchent, alors qu’on ne s’y attend pas, sur un érotisme torride. D’autres se font épiques, pour mieux conter la mer « déesse fabuleuse aux voiles immenses et souples ourlés d’écume ». Plusieurs s’inspirent de la mythologie ; on y rencontre la Gorgone ou Arachné. Mais il en est aussi, comme cet hommage à Prévert, « comment en finir avec sa conscience », au ton désabusé, presque cynique, malgré l’humour. À ces textes répondent des photos représentant des corps, des silhouettes, dans de magnifiques paysages, ou des visages insérés, comme enchâssés, dans la roche. Plusieurs montrent des femmes nues. Rien d’obscène dans ces photos, il y a au contraire une recherche sur l’image, avec une mise en scène et une « mise en paysage » qui ont un sens, une sorte de mise en abyme entre le corps et la roche. Ces photos n’attirent pas l’œil sur les fesses ou sur les seins, mais emportent le regard dans une relation entre le paysage et le corps, la Terre et la Femme… « Le Dos » est extraordinaire avec la façon dont la forme du corps conduit le regard vers le trou… du rocher ! Il y a un travail de photographe « à l’ancienne », d’une époque où l’on pensait les clichés avant de les réaliser, alors que maintenant on mitraille et trie ensuite sur ordinateur. Ces images mises en scène, de façon parfois théâtrale – on est dans la tragédie grecque – sont émouvantes, grotesques ou d’une simplicité paisible. C’est la Grèce, qui est interprétée là. La Grèce antique avec ses mythes fondateurs, où transparaît en filigrane la Grèce de 1973, celle de la dictature des colonels et de la répression dans le sang des révoltes estudiantines. Mais L’Amie-nuit est aussi, pour nous, lecteurs du XXIe siècle, un superbe témoignage sur une période où la création s’expérimentait librement, malgré – ou grâce à ? – la censure.

Un album à découvrir, à savourer et même, avant de se décider à l’acheter, à feuilleter sur le site de l’éditeur : www.la-coop.org/

http://www.yozone.fr/spip.php?article12017

Si la poésie naît de l’accouchement du moi le plus profond de ses auteurs, elle est avant tout un art qui tend au partage, à la communion et à la communication avec les autres.
Ainsi en est-il de « l’Amie-nuit » où les photos de l’un répondent aux mots de l’autre. Échos distants d’un passé destiné à s’inscrire dans l’éternité de ses auteurs et de ses lecteurs.