Entretien La chambre de sable

La Chambre de sable est un roman qui tranche sur votre œuvre habituelle : pas de voyage dans le temps. Ni dans le passé, comme dans vos romans historiques, ni dans le futur, comme dans la SF que vous avez longtemps préférée. Est-ce une volonté de s’ancrer dans le présent ?

Ce n’est pas la première fois que j’écris « au présent ». Mon thriller, Lentement s’empoisonnent, se contentait d’extrapoler des bananes OGM et un vaccin contre le sida. Sinon, il décrivait des faits qui sont avérés aujourd’hui, dans un contexte contemporain. Et Le Canari fantôme, dont le Train jaune des Pyrénées catalanes est un des éléments moteurs (si l’on peut dire !), est également un roman contemporain, même si la thématique ressortit au genre fantastique. En fait, je ne me préoccupe pas vraiment du temps historique où se déroulent mes romans. Pour moi, qu’il revienne sur le passé ou qu’il explore un futur possible, chacun de mes livres questionne toujours le monde où nous vivons. Seul son sujet pourra déterminer le temps où s’inscrit le récit. Ainsi, j’ai trois projets de romans (sur lesquels je demeurerai muette !) déjà très structurés. Deux contemporains, un anticipation… Mais ce dernier devrait donner naissance à une trilogie, une dimension de la narration que je n’ai encore jamais abordée.

L’héroïne de La Chambre de sable, Marie, est une petite fille de onze ans qui découvre le monde adulte, et cela ne lui plaît guère. Elle veut rester dans l’enfance. Diriez-vous qu’il y a un peu de Peter Pan en elle ?

Peter Pan au sens fort, sûrement, dans la mesure où elle ne veut pas sortir de cette phase indifférenciée de l’enfance où le sexe n’est pas encore défini et où, assez souvent, les manifestations de sensualité dérangent, voire dégoûtent. Pour son âge, ses curiosités en la matière sont étonnamment limitées. Ses émotions, ses affects sont bridés. Elle est essentiellement cérébrale et, même si ce n’est pas dit dans le roman, solitaire parce que plutôt surdouée. Voilà pourquoi certains adultes l’intéressent plus que les ados de sa classe d’âge, et en particulier la flamboyante amie de sa mère. Quant au vieux photographe, il lui paraît d’autant plus attirant qu’il semble plus étrange, plus décalé que Nana. Sans leur singularité, ils n’intéresseraient pas Marie qui porte un œil de juge sur les gens qui l’entourent. D’une certaine façon, on peut dire qu’elle a « mal au monde ». Elle est trop intelligente pour ne pas en saisir tous les manques, et bien trop jeune pour les accepter.

Nana, l'amie de sa mère est peintre, le « joker » est photographe. Est-ce que cela ne séduit pas particulièrement Marie ? L’image qu’ils lui renvoient d’elle-même ?

C’est évidemment l’un des principaux attraits de ces deux personnages : tous deux artistes de l’image, ils jouent avec les penchants narcissiques de Marie. Image fantasmée, image spéculaire, tous les deux savent mettre Marie en scène. Mais quand la première permet à l’adolescente d’exorciser ses cauchemars, le second magnifie son modèle. Marie se sent littéralement « transportée » en découvrant ces doubles d’elle-même. Le regard de Justin Taillevent l’aide à se sentir plus vivante. Privée de ce regard et de son truchement, les portraits, Marie décroche du réel.

Marie découvre petit à petit que le monde des adultes – ou celui des adolescents – est parfois laid. Pensez-vous que chaque jeune doit faire cette découverte pour grandir ?

Absolument. Parce qu’on se construit en s’opposant, par la révolte. Contre la famille, d’autres adultes, d’autres ados. Sans obstacle où l’on bute, sans cause à défendre, sans volonté de résister, on risque fort de se retrouver avec une identité forclose. À moins que ses parents ou son entourage l’aient tenu à l’écart de toute atteinte, le jeune qui penserait vivre dans un monde jonché de lys et de roses serait sans doute enfermé dans un rêve solipsiste.

Bien sûr, La Chambre de sable nous montre une enfant particulière. Chez Marie, les travers du monde des adultes suscitent davantage un réflexe de fuite que le désir d’un affrontement. Comme certains ados très passionnés, elle refuse toute concession, mais le refuge qu’elle s’est créé lui permet de se tenir à l’écart du champ de bataille.

Qu’est « La Chambre de sable » ?

Ce refuge, justement. Un lieu de rêve, au sens propre, et au sens figuré.

Lieu de rêve au sens propre parce que c’est une chambre que pourraient lui envier des adolescents que fascine l’étrangeté, avec ses murs couverts de fresque. Au plafond la Voie Lactée, piquée d’étoiles phosphorescentes qui s’animent dans l’obscurité à la moindre lueur. Sur les murs, le sable et la mer d’une plage où se succèdent les heures de la journée, du lever du soleil à son coucher.

Lieu de rêve au sens figuré parce que, pour Marie, cette chambre est un lieu « passeur », le lieu magique où ses rêves s’incarnent. Le sable et la mer s’y animent. La chambre devient ainsi le théâtre parfois tendre, souvent cruel de scènes imaginées avec ses proches.

Si La Chambre de sable est le titre du livre, ce n'est pas par hasard. Le sable offrait un symbole idéal : à la fois dur (il se compresse difficilement) et mouvant jusqu'à la tempête sous le souffle du vent. Sur le sable, les traces s’effacent, ces traces qui peuvent être de sang dans une arène. Et le sable est aussi l’un des lieux privilégiés de l’enfance quand, sur la plage, on bâtit les châteaux d’un jour, défaits par la marée. La chambre de sable, c’est la chambre où finit l’enfance.